Rapport du 2012-03-15

Mise en contexte

La Manifestation contre la brutalité policière est un événement qui, depuis environ une quinzaine d’années, permet aux citoyen-ne-s d’exprimer leur désaccord et leur frustration quant aux pratiques du Service de Police de la Ville de Montréal (« SPVM ») et autres corps policiers québécois. Cette manifestation fut, au fil des années, le théâtre de nombreux débordements. Sa couverture médiatique a toujours été des plus négatives : on ne met habituellement l’accent que sur la supposée responsabilité des manifestant-e-s dans les débordements plutôt que sur les revendications de ce mouvement ainsi que la problématique de la brutalité policière. Toutefois, d’années en années, un constat semble demeurer : les stratégies d’intervention ainsi que les pratiques des policier-ère-s du SPVM sont fortement critiquables et semblent exacerber les tensions.

Ce présent rapport n’a pas la prétention de documenter et analyser toutes les interventions policières menées dans le cadre de cette manifestation. L’ESIP n’avait pas les ressources pour couvrir son ensemble. Toutefois, le présent rapport relate les observations de 5 équipes qui étaient disséminées dans la manifestation.

Chronologie des faits

17h00 : Des membres de l’ESIP sont témoins d’une fouille sans mention par les policiers présents des motifs justifiant cette mesure. De plus, ils prennent une bouteille de liquide basique permettant de soigner en cas d’attaques d’irritants chimiques et dispersent son contenu dans les égoûts.

17h03 : Un membre de l’ESIP a été fouillé par deux policiers au coins des rues de Maisonneuve et Berri. Ceux-ci ont refusé de donner les motifs pour lesquels ils procédaient à une fouille. L’ESIP a observé une pratique généralisée des agent-e-s du SPVM qui consistait à fouiller systématiquement toute personne qui se dirigeait vers le carré Émilie-Gamelin et qui avait un sac à dos.

17h05 : Arrivée de l’ESIP au carré Émilie-Gamelin.

17h05-17h53 : La présence policière est majeure : plus d’une soixantaine d’agent-e-s sont présents-e-s ; 6 policiers à cheval surplombent le carré Émilie-Gamelin ; des policiers procèdent à des fouilles systématiques. En général, ils se tiennent en retrait du carré, sur les rues entourant le carré. Deux hélicoptères sont aussi déployés. L’ESIP a aussi observé des équipes du SPVM qui prenaient de nombreuses photographies des personnes présentes, dont des membres de l’équipe.

17h53 : Départ de la manifestation.

18h00 : Huit policiers interceptent trois personnes dans la ruelle entre la Bibliothèque et Archive nationale du Québec et la rue St-Denis. Ils fouillent leur sac à dos. Les motifs raisonnables permettant de procéder à une fouille par un-e policier-ère ne semble pas être présents.

18h00-18h15 :Déroulement de la manifestation. Les membres de l’ESIP rapportent unanimement que le déroulement de la manifestation est festif et pacifique.

18h10 : Des manifestant-e-s se font fouiller et saisir leurs pancartes. Les agents du SPVM les casseront d’ailleurs en deux devant eux.

18h18 : À l’aide d’un camion muni de hauts-parleurs, le SPVM annonce que la manifestation est maintenant illégale. Des membres de l’ESIP rapportent ne pas avoir entendu cette déclaration.

18h23 : Premières charges simultanées des équipes anti-émeute du SPVM contre les manifestants au coin des rues Sherbrooke et Metcalfe ; Jeanne-Mance et Sherbrooke ; Président-Kennedy et Saint-Laurent.

18h24 : Utilisation de 3 grenades assourdissante par le SPVM au coin des rues Shebrooke et Metcalfe.

18h25 : Utilisation de 2 grenades assourdissantes par le SPVM au coin des rues Saint-Laurent et Président-Kennedy.

18h25 : Utilisation de grenades assourdissantes par le SPVM au coin des rues Jeanne-Mance et Sherbrooke.

18h25-18h37 : Le SPVM procède au scindage de la manifestation en environ 6 groupes. Pour se faire, les agents de l’anti-émeute font usage à de nombreuses reprises aux grenades assourdissantes et coupent subitement les groupes en deux. Ces interventions créent un effet de panique auprès des manifestant-e-s qui courent dans toutes les directions. Les membres de l’ESIP ont remarqué que plusieurs agents (au moins 6) n’étaient pas dûment identifiables. Certains avaient la visière qui cachait le numéro sur le casque et d’autres portaient un casque soit sans numéro ou qui était en partie effacé. Durant cette intervention, de nombreux-se-s passant-e-s qui ne participaient pas à la manifestation furent pris en souricière par le SPVM. Plusieurs furent aspergé-e-s de poivre de Cayenne et reçurent des coups de matraque.

18h27 : Arrestation brutale d’un homme qui a été menotté rudement (des ecchymoses au poignet droit s’en sont résultées). Les agent-e-s présent-e-s ont aussi cassé sa pancarte devant lui. Il a été promené en auto-patrouille pour approximativement une heure, puis a été relâché. Il est important de noter qu’aucune accusation criminelle n’a été retenue contre lui et aucune contravention ne lui a été donné.

18h33 : Sur la rue Metcalfe, un membre de l’ESIP a été frappé par une grenade assourdissante qui a explosé à moins d’un mètre de son dos. Il a tout juste eu le temps de se tourner avant la déflagration. Il était entouré d’une cinquantaine de personnes paisibles qui se dirigeaient dans la direction opposée de la ligne formée par l’anti-émeute.

18h35 : Sur la rue Sainte-Catherine, la confusion règne. Les manifestant-e-s sont séparé-e-s en petits groupes. Il y a beaucoup de policiers anti-émeutes et de passant-es.

18h40 : Une ligne d’anti-émeute poivre et charge la foule au coin de Ste-Catherine et Peel. Deux femmes qui semblent être des passantes sont aspergées de poivre de cayenne. Elles sont prises en charge par des manifestant-es.

18h45 : Dispersement de la foule au coin Ste-Catherine et Peel.

18h46 : À l’intersection des rues Ste-Catherine et Drummond, une grenade assourdissante a explosé au niveau du sol. Les manifestant-e-s se déplacent vers la rue Drummond.

18h47 : Des agent-e-s du SPVM aspergent de poivre de Cayenne des personnes qui les suivaient pacifiquement.

18h50 : Mouvement de la manifestation vers l’ouest. La manifestation est encore scindée en plusieurs petits groupes. Une ligne d’anti-émeute bloque Ste-Catherine à la hauteur de Drummond et on peut voir au loin une ligne d’anti-émeute qui bloque Ste-Catherine à la hauteur de De la Montagne.

18h52 : Des agents de l’anti-émeute sont sur le trottoir sur Ste-Catherine. En passant un policier donne un coup de coude dans le ventre d’un passant qui porte un carré rouge.

18h52 : Arrestation de deux hommes dans une ruelle entre les rues Sherbrooke et De la Montagne.

18h53 : Des passants se font asperger de poivre de Cayenne à la hauteur du 1220 Sainte-Catherine.

18h57 : L’anti-émeute charge la foule sur Sainte-Catherine à la hauteur de la rue De la Montagne. Des grenades sonores sont utilisées (1 ou 2).

18h59 : L’anti-émeute charge la foule sur Sainte-Catherine à la hauteur de la rue Drummond. Un policier non-identifié asperge de poivre de Cayenne des personnes qui reculaient.

19h02 : Explosions de grenades assourdissantes sur la rue Sainte-Catherine.

19h02 : Charge de l’anti-émeute sur un groupe de manifestant-e-s se trouvant sur le campus central de l’Université McGill.

19h08 : Sur la rue Sherbrooke, à la hauteur de Bleury, une ligne de policier-ère-s avec des dossards jaunes procèdent au dispersement de la foule. Un homme demande une question à un policier qui lui assène un coup de matraque en réponse. Il rouspète et est alors aspergé d’un liquide irritant. Un membre de l’ESIP qui se trouve sur place a aussi été atteint. Cependant, il n’a pas été en mesure de l’identifier car la visière du policier en question est levée de façon à cacher le numéro de matricule.

19h13 : Utilisation d’une grenade assourdissante par un agent du SPVM.

19h15 : Une douzaine d’étudiant-e-s chantent des slogans sur le trottoir aux intersections Sherbrooke et Bleury. Une quinzaine de policier-ère-s casqué-e-s arrivent en courant de l’autre côté de la rue, criant « bouge ! bouge ! ». Ils poussent les étudiant-e-s et les dirigent vers Bleury en poussant avec leurs matraques et en criant « bouge ! ». Six personnes sont aspergées d’irritant chimique.

19h18 : Un agent au volant d’une voiture de patrouille sur laquelle était écrit « Superviseur » a lancé à un groupe de personnes : « T’attends-tu que j’te frappe mon tabarnak ? ». En fait, il s’agissait d’un groupe d’environ cinq à sept personnes qui marchaient tranquillement. Le policier en question a démarré sa voiture en trombe afin de tenter de les bloquer et c’est ensuite qu’il aurait tenu ces propos.

19h34 : Des policiers empêchent des journalistes de descendre vers le carré Émilie-Gamelin.

19h40 : L’anti-émeute se retire des rues McGill et Sainte-Catherine.

19h40 : Une équipe de l’ESIP qui s’est déplacée vers le carré Émilie-Gamelin est témoin d’actes d’intimidation commis par des policiers qui poussent des individus se trouvant dans le parc.

19h45 : Des policiers procèdent à une arrestation très musclée sans raison apparente. L’arrêté crie de douleur. Au moins six policiers interviennent. Un autre policier muni d’une matraque télescopique charge les gens alentour en criant de dégager.

19h45 : Retour de l’anti-émeute à l’intersection McGill et Sainte-Catherine.

20h05-20h20 : Marche sur Ste-Catherine jusqu’au Carré Berri, climat assez calme. Seulement quelques poches de manifestant-es

20h10 : L’anti-émeute arrive aux intersections Saint-Denis et Sainte-Catherine.

20h11 : Des policiers refusent de s’identifier à des membres de l’ESIP.

20h22 : Métro Berri-Uqam (Sainte-Catherine/Berri). Un homme qui essaie de quitter la scène se fait rentrer par un policier dans le mur. Il réussit à se relever et quitter.

20h25 : Une membre de l’ESIP, accompagnée de 3 femmes, au coin Sainte-Catherine et Berri, sont sur le petit terrain gazonné devant la façade de l’Église. Elles ne veulent pas aller sur Sainte-Catherine vers l’est car des arrestations de masse par encerclement ont lieu autour du Carré Berri. Elles essaient donc d’avancer vers l’ouest sur Ste-Catherine. L’anti-émeute (approx. une ligne de 20 policiers) arrive. Un policier anti-émeute semble dévier de sa trajectoire pour les frapper avec son bouclier et les renverser. La membre de l’ESIP a été blessée : elle a des ecchymoses au dos et au bras.

20h30 : L’ESIP fait une patrouille sur les rues Saint-Denis, de Maisonneuve, Sanguinet vers le nord et Ontario vers l’est. L’anti-émeute est à tous les coins de rue et procède à des arrestations massives.

20h30 : Les policiers exigent, sans motifs valables, de fouiller les sacs des personnes qui veulent accéder au métro.

20h30 : Arrestation de masse au coin Berri et de Maisonneuve. Le SPVM a encerclé un groupe de manifestant-e-s qui se dirigeaient vers la rue de Maisonneuve Ouest. À la lumière des observations de l’ESIP, le groupe arrêté ne semblait pas particulièrement tumultueux et ne semblait pas constituer une menace

20h30 : Une personne raconte avoir été aspergée de poivre de Cayenne par une policière du SPVM alors qu’elle prenait des photos d’une arrestation. Ce récit a été corroboré par un témoin.

20h42 : À l’intersection des rues Saint-Denis et de Maisonneuve, des policiers poivrent des manifestant-e-s et un d’eux se fait pousser au sol. Un policier a très explicitement indiqué aux personnes amassées sur le trottoir qu’elles avaient le choix entre partir ou se faire battre par les policier

20h45 : Un homme qui rentre dans un dépanneur aux intersections Saint-André et de Maisonneuve en marchant calmement se fait suivre par 3 policiers à vélo qui entrent en trombe dans le dépanneur et le projette au sol et le mette en état d’arrestation.

22h10 : Au nord ouest du carré Émilie-Gamelin, il y aurait encore des arrestations selon un anti-émeute qui bloque la circulation.

22h12 : Dizaine de policiers casqués avec un chien sont postés dans la station Berri-UQAM, à côté des guichets, derrière ceux-ci.

Fin des observations.

Analyse des faits

Au fil des années, le SPVM a été fréquemment critiqué pour ses interventions lors de cet événement. Entre autre, le Comité des droits de l’homme de l’ONU, en 2005, avait publié un rapport dénonçant les techniques d’arrestations de masse orchestrées lors de cette édition de la manifestation. Plusieurs spécialistes, dont Francis Dupuis-Déry, professeur de Science politique à l’UQAM, affirment que le profilage politique expliquerait l’intensité démesurée des interventions policières en comparaison avec d’autres manifestations et actions. À ce sujet, de nombreux acteurs politiques se sont prononcés publiquement contre la tenue de cette manifestation et ont découragé publiquement les citoyen-ne-s à participer à cette activité. Cette ingérence par des individus faisant figure d’autorité politique constitue, selon l’ESIP, en une violation aux droits à la liberté d’expression et d’association, garantis par la Charte canadienne des droits et libertés.

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